Histoire : La saga secrète des Boussouf boy’s

 

Abderrahmane Berrouane, un compagnon d’armes du fondateur des «services», Abdelhafid Boussouf, raconte dans un livre, Aux origines du MALG, l’incroyable aventure de la naissance du renseignement algérien, ses secrets et ses coups les plus réussis.
Saphar était son nom de guerre.

Abderrahmane Berrouane était, en 1958, responsable de la direction de la vigilance et du contre-renseignement, sur décision de Abdelhafid Boussouf, Si Mabrouk, fondateur du Ministère de l’armement et des liaisons générales (MALG). Né à Relizane en 1929, Saphar avait rejoint les rangs de l’ALN le 6 août 1956 dans la Wilaya V, après avoir abandonné ses cours de sciences politiques à Toulouse, en France, suite à l’appel à la grève générale lancé par l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA), en mai de la même année.

Article proposé par:  Botros Daykha

 

 

Dans Aux origines du MALG, témoignage d’un compagnon de Boussouf, qui vient de paraître à Alger aux éditions Barzakh, Abderrahmane Berrouane revient sur son parcours de membre du MALG. L’éditeur souligne que les «Malgaches» sont très peu à avoir témoigné publiquement sur leur expérience. «Il lui aura sans doute fallu un certain courage pour oser écrire à la première personne et tenter de se défaire des réflexes de silence et de secret associés à ce groupe réputé pour son opacité», est-il noté.

 

MALG

 

Abderrahmane Berrouane prévient, dès l’avant-propos, que son témoignage est une simple contribution au rétablissement de la vérité. «Selon les vœux de nombreux frères, et de Si Aboulfeth (de son vrai nom Bouzid Abdelkader) en particulier, mon témoignage a pour objectif de “compléter, rectifier ou confirmer’’ le récit des frères — encore peu nombreux — qui ont témoigné sur leur expérience personnelle au sein du MALG, depuis l’origine jusqu’à l’indépendance du pays», écrit l’auteur dans l’avant-propos.

Bouzid Abdelkader, dit Aboulfeth a, pour rappel, publié en 2013 L’arme des transmissions, aux éditions Lazhabi Labter/Pixal. Une prudence qui apparaît entre les lignes de ce livre de 317 pages. L’auteur semble s’être retenu, n’a écrit que ce qu’il a bien voulu dire. Autocensure ? Possible. Abderrahmane Berrouane rapporte que l’idée d’écrire sur le MALG remonte à 1973. La proposition a été faite au colonel Houari Boumediène.

«La réponse laconique de Si Boumediène tomba comme un
couperet : il est trop tôt pour écrire l’histoire.» Le colonel Boumediène, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat contre Ahmed Ben Bella, a tout fait pour interdire l’écriture de l’histoire du mouvement national pour des raisons politiques évidentes. Encouragé par son ami Hadj Belkacem Boudouh, ancien consul d’Algérie en Arabie Saoudite, Abderrahmane Berrouane a décidé de «passer à l’acte» d’écriture.

Il relate son enfance à Relizane, évoque sa famille, son père marchand de grains, sa mère d’origine arabo-turque, revient sur sa scolarité à Sidi Bel Abbès et à Oran. «Tout était planifié pour que les indigènes ne puissent pas arriver jusqu’au lycée et, à plus forte raison, à l’université (….) Notre détermination à poursuivre nos études était néanmoins plus forte, et ce n’est qu’en France que j’ai pu décrocher mon deuxième bac», a-t-il noté. Abderrahmane Berrouane a rejoint le FLN/ALN à partir d’Oujda, au Maroc, en passant par l’Espagne. Il fut aidé par Omar Gherbi, alors responsable de l’UGEMA à Oujda.

L’auteur dresse un portait des «figures marquantes» du MALG : Abdelhafid Boussouf, le commandant Omar, Saddar Senoussi dit Si Moussa, Bouzid Abdelkader, Abderrahmane Laghouati dit Laroussi, Messaoud Zeghar dit Rachid Casa, Mohamed Rouaï dit Hadj Barigou, Mostefa Benaouda dit Ammar, et Benali Boudghène dit le colonel Lotfi.

 

Conflit Boussouf-Boumediène

 

Abderrahmane Berrouane, qui semble avoir une grande admiration et un grand respect pour Boussouf, prend la défense de Si Mabrouk et dénonce «les contrevérités» dites à son propos. «Si Abdelhafid Boussouf a été incontestablement le grand architecte des services spécialisés de l’ALN. A lui seul, il incarne toute l’histoire de ces services qu’il a créés et dirigés d’une main de maître.

Son génie, c’est d’avoir réussi à construire, à partir de rien, puis avec des moyens modestes, une œuvre colossale», a-t-il écrit, rappelant la mort brusque de Boussouf en décembre 1980 à l’âge de 54 ans. Il est revenu sur le parcours de Boussouf, membre du Comité de coordination et d’exécution (CCE), puis membre du Comité permanent de la Révolution (CPR), «instance très secrète, peu connue du grand public». Le 19 septembre 1958, Boussouf a été nommé Ministre des liaisons générales et des communications (MLGC) du premier GPRA.

Le MLGC deviendra MALG en janvier 1960. Selon Abderrahmane Berrouane, Boussouf aurait demandé aux Soviétiques et aux Chinois de détruire les lignes électrifiées Challe et Morice. «Si Mabrouk, qui ne reculait devant aucune difficulté, accepta la solution d’utilisation d’hélicoptères et commanda plusieurs appareils aux Russes, tout en programmant la formation immédiate des pilotes sous la responsabilité de Aït Messouadène Saïd», a-t-il révélé. Ce projet n’a jamais abouti en raison du début des négociations du GPRA avec les Français en prélude aux accords d’Evian. «Après la crise état-major-GPRA, ce fut pratiquement la stagnation dans l’évolution des services du MALG.

Boussouf était stoppé dans son élan créateur. Ses plus proches collaborateurs tentèrent à plusieurs reprises la réconciliation entre lui et Boumediène, en vain. Zeghar Messaoud et Delleci Noureddine, par exemple, parvinrent à réaliser un tête-à-tête entre les deux hommes, mais Boumediène avait la rancune tenace. Il reprochait, semble-t-il, de n’avoir pas réussi à rallier le GPRA à la position de l’état-major.

En réalité, Boumediène, conforté par ses forces armées dont il disposait, estimées à près de 50 000 hommes très lourdement armés, et par la complicité des commandants Kaïd Ahmed, Tayebi Larbi et Ali Mendjeli, se sentant en position de force, restait sourd à toute forme de négociation et s’éloignait le plus possible de ceux qui lui faisaient de l’ombre ; il n’hésita pas d’ailleurs à employer la force pour prendre totalement le pouvoir», rapporte l’auteur.

Selon lui, Boussouf, qui avait connu et combattu la subversion ennemie pendant huit ans, s’avoua vaincu face à la subversion intérieure, «provoquée cette fois par ses anciens élèves et subordonnés». Retiré de la vie politique après l’indépendance de l’Algérie en raison de son conflit profond avec Boumediène, Boussouf faisait parvenir des informations sensibles au pouvoir, selon Abderrahmane Berrouane, par le canal de Kasdi Merbah.

D’après l’auteur, les services français (SDECE) avaient liquidé, dans les années 1960 et 1970, certains amis étrangers de Boussouf comme Enrico Mattei, patron de la société pétrolière italienne ENI, et le prince Jean de Broglie. Saphar dément dans son livre l’existence de rapports conflictuels de Boussouf avec certains dirigeants de la Révolution. «Si Mabrouk était en excellents termes avec tous les membres du GPRA, qui l’admiraient, et plus particulièrement avec Bentobal et Krim Belkacem (…).

Je n’ai jamais entendu dire qu’il y avait quelque friction ou malentendu entre eux, contrairement à ce que des esprits chagrins essaient aujourd’hui de faire croire, à savoir notamment que Boussouf et Krim Belkacem étaient engagés dans un jeu de rivalité constante pour le leadership de la Révolution», souligne-t-il. «Visionnaire, Si Mabrouk avait prévu qu’après l’indépendance, des opportunistes et de faux cadres, à l’instar des faux moudjahidine qui ont défrayé la chronique, viendraient se réclamer indûment du MALG. Il eut alors l’idée de faire établir un “livret individuel’’ contenant toutes les données personnelles de chaque membre, qu’il a signé de sa propre main», a-t-il ajouté. Et depuis, le dossier des faux moudjahidine et des faux «Malgaches» reste toujours ouvert…

 

«L’intox»

 

«La majorité des historiens français sont, le plus souvent, frappés de cécité intellectuelle et incapables d’objectivité. Quand il s’agit de relater les événements de la guerre de Libération algérienne, le filtre de la critique historique est, la plupart du temps, absent chez eux», relève Abderrahmane Berrouane, citant l’exemple de Guy Pervillé. Les Français gardent, selon lui, des opinions préconçues et des préjugés sur la guerre de Libération nationale.

La raison ? «Un passif colonial non purgé», précise-t-il. Après avoir évoqué les enfumades, la torture, les massacres au napalm, la corvée de bois, l’auteur pose ces questions : «Pourquoi les historiens algériens ne s’intéressent-ils pas à ces exactions, innombrables, commises par l’armée coloniale dans leur pays, au lieu de nourrir les controverses inutiles sur telle ou telle “dérive’’de notre Révolution ? Certains crimes contre l’humanité ne sont-ils pas plus importants à dénoncer que “les visions’’ et “divergences’’ entre chefs du FLN ? (...) Pour l’écriture de l’histoire de l’Algérie par les Algériens, et principalement par ceux qui l’ont vécue, la réappropriation des témoignages de tous les moudjahidine est indispensable.» D’après lui, les anciens officiers français continuent de falsifier l’histoire du conflit.

Il cite l’exemple de «la bleuite». «La France a consacré un énorme budget et mobilisa une pléthore d’officiers pour les opérations d’intoxication, dites “action psychologiques.’’ L’intox sera érigée en système, en même temps d’ailleurs que la torture qui, au summum de la guerre, était ordonnée, supervisée et parfois même pratiquée en personne par les plus hauts gradés. Tous les généraux français mériteraient d’être traduits devant le Tribunal international pour tortures !», note-t-il.

L’état-major de l’armée française à Alger tenta, selon lui, d’exploiter la «coupure» qui existait à un moment entre l’état-major de l’ALN et les wilayas de l’intérieur pour semer la zizanie dans les rangs des moudjahidine, en essayant par exemple de manipuler certains officiers de la Wilaya IV. «Mais le commandement de la Wilaya réussit à déjouer le piège tendu (...). La “bleuite’’ fit certes des ravages en Wilaya III, mais à un degré moindre en Wilaya IV. L’état-major français, pour nous intoxiquer, martelait que la “bleuite’’ avait atteint toutes les wilayas, ce qui était absolument faux. Le deuxième gros mensonge, dans leur stratégie “d’intox’’, c’est le nombre de victimes de ce complot.

 

Les Français avancent un nombre qui dépasse de loin le total des effectifs de l’ALN de ces deux Wilayas», écrit-il. Dans son livre L’intox et les coups fourrés, André Roger Voisin (cité par l’auteur) a avancé le chiffre de 15 000 morts parmi les moudjahidine, dont 6000 en Wilaya V. L’historien Mohamed Teguia a, pour sa part, rapporté que «la bleuite» a fait entre 350 et 400 morts. Pour Abderrahmane Berrouane, «la victoire militaire des Français» relève également de l’intoxication. «L’armée française était certes bien implantée dans certaines régions, mais elle était démoralisée, épuisée.

L’ALN n’avait pas d’aviation pour bombarder et raser au napalm des régions entières, comme l’a fait en toute impunité l’armée française», appuie-t-il. Abderrahmane Berrouane est revenu sur la création en Wilaya IV du Service de propagande et d’information (SPI) par l’ALN qui a fonctionné comme un appareil de contre-propagande. Le SPI a, entre autres, confectionné des lettres ronéotypées destinées aux jeunes militaires français et aux légionnaires les incitant à déserter. Plus de 5000 désertions auraient été enregistrées, selon l’historien Mohamed Teguia.
 

Fayçal Métaoui