Une nuit passée dans un gourbi

 Jidda Khmissa, c’est son prénom, représente pleinement la paysanne de Béni-Siar. Jida Khmissa est une vieille femme au visage buriné, strié de sillons creusés dans ce qui est une peau paraissant épaisse. Un visage dans un pareil état est sans doute le propre de toute paysanne accusant un certain âge, ayant de tout temps vécue sous les intempéries des hauteurs après avoir été confrontée aux rigueurs de toute une vie de dur labeur.

Avait-elle ce petit tatouage en forme de plus (+) sur le front et les joues, je ne saurais l’affirmer. Elle avait bien sûr sa « maherma »1 entourant sa tête, ou y en avait-il deux ? Au vu de l’épaisseur de ses vêtements, elle devait également porter deux ou trois robes l’une sur l’autre, en plus de ce qui passerait pour une « baleta »2 en tissu bariolé de bandes oranges, entourant ses épaules. Elle avait aussi son bâton et sa « rezma »3. Elle se tenait et marchait quelque peu courbée sous le poids de l’âge.

Jida Khmissa venait de temps à autre en visite chez nous. Elle s’asseyait alors au milieu de la cour cimentée entourée de ma grand-mère et des « âraïss »4. Venait-elle ainsi pour quémander une obole, vêtement ou nourriture, assez sûrement. A cette époque j’étais très jeune : six ou sept ans. Généralement, ce n’est pas uniquement chez nous que Jida Khmissa effectuait ses visites, mais aussi dans les autres maisons du village ; là où habitaient d’autres femmes, membres de la famille, mariées à des personnes connues pour leur relative aisance matérielle et aussi pour leur instruction.

Jida Khmissa était une vieille tout à fait sympathique et les maîtresses de maison, là où elle se rendait, l’accueillaient toujours avec plaisir. Elles se mettaient alors à discuter du beau temps et de la pluie et encore d’autres sujets du moment. Jida Khmissa était toujours conviée à partager le repas de midi, et ensuite faire une petite sieste avant de repartir en fin d’après-midi ; emportant avec elle ce qui lui a été donné ce jour là.

Quand le café de l’après midi est servi et que Jida Khmissa avait pris le sien, elle se mettait à farfouiller sur sa hanche droite pour tirer son « guern d’echemma »5 de couleur blanc-ivoire, attachée à sa taille, elle en ôtait le bouchon ovale en liège, cintrée d’une plaque argentée, prenait une dose de ses deux doigts et la plaçait prestement entre sa lèvre inférieure et ses dents, et de continuer alors à discuter de plus belle, une fois la petite « doukha »6 réduite par la « chemma »7.

Un jour, je ne sais comment, je me suis trouvé, avec mon frère, emmené chez elle à Béni-siar, dans son gourbi. Nous y sommes arrivés quelques heures avant la fin de la matinée. Dans ce gourbi, Jida Khmissa vivait-elle seule où était-elle en compagnie d’une femme, et s’il y avait des enfants, c’est ce dont je ne me souviens pas.

Le gourbi de Jida Khmissa était une demeure aux murs en terre et au toit en chaume. Il y avait une pièce unique dont je n’aurais su évaluer la surface. Nous étions petits et tout nous paraissait grand. La façade nord était percée en son milieu d’une porte d’entrée, faisant face à celle, à l’opposée, donnant sur une petite cour longitudinale. Une cour bordée d’arbres et d’une barrière en bois faite avec des branchages. Des poules, entourées de poussins, caquetaient en picorant du grain. A une courte distance au-delà de la barrière, il y avait encore des arbres.

A l’intérieur du gourbi, sur le mur ouest était accroché « hel mar’faâ »8 sur lequel étaient disposés des ustensiles ; il y avait là, entre autre « aghanja »9 en bois, « aboukal d’azzenoun »10 en terre cuite et bien d’autres ustensiles. Juste en dessous il y avait alignées des « kaâdate »11 remplies d’eau, décorées de motifs aux traits fins représentant les motifs propres à la tribu; il y avait également deux « ziour en fekhar »12 de couleur verte olive, dans l’un était stockée de l’huile d’olive et dans l’autre, du « smen »13 animal. « El ôula »14. Dans le grand « zir » ou « ayoubi »15 avec une trappe en dessous, il y était stocké du grain.

Une « tannjra »16 en terre cuite, toute noire, était sur le feu au centre du gourbi. C’était le repas du soir qui cuisait. Sur ladite « tannjra » était posé un « kesskass »17 en terre cuite également (qu’entoure une bande de tissu pour assurer de l’hermétisme entre les deux ustensiles faisant corps), contenant du couscous fumant. Accolé au mur, pas loin de la cheminée, il y avait également un « sendouk »18 en bois peint en vert foncé, décoré de motifs tracés à la peinture blanche et aussi des fleurs peintes en rose. C’était sûrement là que Jida Khmissa rangeait ses affaires.

Au milieu de ce gourbi, il y avait par terre un trou faisant office de « kanoun »19, là où sont cuits les aliments ; il était plein de cendre et de braises consumées, une petite colonne de fumé grise s’en élevait jusque sous le toit de chaume qu’elle traversait pour disparaître. Dans le gourbi, il faisait sombre ; seul un faisceau de lumière diaphane entrait par la porte donnant sur la cour, provenant des rayons du soleil couchant.

Sur le côté du mur où se trouvait la porte d’entrée, derrière celle-ci, il y avait la « sedda »20. Etait-ce sous la « sedda » que se trouvaient les animaux où était-ils dans leur enclos aménagé du côté du mur de gauche ? La nuit était tombée et Jida Khmissa avait alors allumé le « quinquet », une lampe à pétrole qu’elle avait déposée sur la « meïda »21 où nous allions manger.

Le feu avait de nouveau été attisé dans le « metmour »22 situé au milieu du gourbi. En rond autour de la meïda, nous étions assis jambes croisées sur une « ahssira »23 quelque peu usée. Un « kssekssou bel p’tipois» nous a été servi dans un grand plat en terre cuite, et c’est avec des cuillères en bois que nous nous sommes mis à le manger, en l’arrosant d’un leben assez épais, « memkhout fel mazla »24, dans lequel baignaient de petits morceaux de beurre. Jida Khmissa désignait les petits pois sous le vocable de « mouddiba » « Yakhi t’hebbou kssekssou bel mouddiba »* nous avait-elle dit. Cela nous a fait rire sous cape, mon frère et moi.

A quelle heure étions-nous montés sur la « sedda » pour y dormir, il devait être autour de 20h. A la campagne on dort tôt et on s’y réveille tôt. Avant de dormir du sommeil du juste, nous entendions renâcler les animaux. Une odeur âcre qui vous prenait aux narines, sentant la bouse, se dégageait de l’endroit où ils étaient parqués. Y avait-il seulement une vache ou alors des chèvres et des moutons aussi, encore une chose dont je ne me souviens pas également.

C’était encore l’hiver, et nous avions ainsi passé la nuit sous un lourd et épais « henbbel »25. Le lendemain matin, c’est au chant du coq que nous avions été réveillés. Jida Khmissa nous avait alors servie « hlib el bekra »27, avec des tartines de « kessra d’ech’îr »26 étalées de beurre frais. Après une petite promenade en pleine verdure, quelques heures plus tard, nous voilà revenus au domicile parental à Taher. Cela avait été pour nous un évènement dont j’ai, personnellement, toujours gardé le souvenir...


Notes et Lexique :

*Jidda : Grand-mère
1 Maherma=Foulard.
2 Baleta=Châle
3 Rezma=Baluchon
4 Âraïss=femmes nouvellement mariées
5 Guern d’echemma=corne à tabac
6 Doukha=léger étourdissement nécessitant un stimulant pour se remettre les idées en place. Un café, une cigarette etc.
7 Chemma=Tabac à chiquer
8 hel marfaâ=une étagère en bois surélevée. Marfaâ venant du mot arabe arfaâ=élever
9 Aghanja=Louche (en bois)
10 Aboukal d’azzenoun=(1)-Tasse ou chope en terre cuite, avec un versoir comme celui des anciennes cafetières. (2)-Azzenoun étant le versoir.
11 Kaâdate=pluriel de kaâda qui est une jarre en terre cuite de petit modèle, au goulot étranglé, spécialement conçue pour le transport et le stockage de l’eau.
12 Ziour en fekhar=Grande jarre à grande ouverture conçue pour le stockage de denrées alimentaire. Fekhar étant une sorte de vernis brillant avec lequel elles sont revêtues. De la céramique ?
13 Smen=équivalent de la margarine d’origine animale.
14 El ôula=les provisions. Ici, celles de quelques mois.
15 Zir ou ayoubi=grande jarre. Pluriel=Ziour.
16 tannjra=équivalent de gamelle de forme ovoïde.
17 Kesskass=passoire profonde servant généralement à faire chauffer le couscous à la vapeur. L’ffoir étant la vapeur. « Kesskssou emfowoer » désignant le couscous cuit à la vapeur.
18 Sendouk=coffre en bois avec ouverture horizontale, servant généralement à ranger les effets vestimentaires.
19 Kanoun=Il se présente sous deux formes ; celui aménagé directement à travers un trou circulaire peu profond creusé dans la terre, et l’autre conçu en terre cuite, recevant des braises, servant également à la cuisson ou au chauffage en période de froid.
20 Sedda=Plateforme en planches de140 cmde large sur 180 de long, (mesures approximatives), en dessous de cette « sedda », se trouve généralement un abri pour le bétail. La sedda est un lit utilisé la nuit par la famille pour y dormir.
21 Meïda=petite table basse en bois de forme circulaire.
22 Metmour=trou aménagé en terre.
23 Ahssira=tapis tissé en fibres naturelles, disposées en superposition, liées par du fil fin.
24 memkhout fel mazla=(1) memkhout=secoué, (2) mazla=petite jarre en terre cuite ressemblant à la kaâda dans laquelle est préparé le petit lait=leben.
25 Henbbel=lourde couverture tissée comme un tapis en plus souple.
26 kessra d’ech’ïr=galette de couleur marron foncée en orge.
27 hlib el bekra=lait de vache. Halib en arabe désigne le produit d’une traite ; celle d’une vache, d’une chèvre ou d’une chamelle.
*« Yakhi t’hebbou kesskssou bel mouddiba »=j’espère que vous aimez le couscous aux petits pois.
Certains disent « kesskssi »
Gourbi ou âcha, du mot laâcha=repas du soir.

 

rédaction jijel.info avec Noureddine Bousdira